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INITIATION
La contrepèterie est sans contredit le plus beau jeu de mots du monde. Si vous ne connaissez pas, laissez-moi vous expliquer.
Le contrepet (pour abréger) a toutes les qualités. D'abord, ce jeu de mots est court. Les meilleures histoires sont les plus courtes. Ensuite, on y joue vraiment avec les mots. Toujours. Le contrepet demande aussi un effort. Il faut chercher. On rit plus volontiers après s'être forcé, car l'effort appelle la détente. Et vu qu'il faut chercher, on peut rire de celui qui ne trouve pas, ou pire, qui ne comprend pas. Essentiel. Enfin le contrepet est cochon. Pourquoi les histoires cochonnes font-elles rire ? Mais parce que c'est drôle, voyons ! En somme, un jeu raffiné, pour connaisseurs.
Bon. Tout ça, c'est bien beau. Mais un contrepet, c'est quoi ?
Belle question ! Au lieu de prendre cent lignes pour définir cette merveille, je résumerai. Pour tout dire en deux mots, c'est deux phrases en une seule. Exactement. L'une est apparente; c'est celle qu'on dit, qu'on entend. La deuxième est cachée; on la découvre en permutant deux sons dans la première. Plus la première et la deuxième seront différentes, plus l'effet sera comique. Souvent la phrase apparente est toute innocente, et la deuxième, la cachée, très polissonne. Exemple : salle de bains. En permutant deux sons, ici deux voyelles initiales, j'aurais dit bal de seins, mais je m'en suis bien gardé ! Je raffole des salles de bains ! Simple comme bonjour ! Plus truculent maintenant : voyez le curé qui va pour dire à son servant de messe : « Mouche-toi ! », mais la langue lui frouche et il prononce le t à la place du m et inversement. Simple comme bonjour ! On peut rendre ce dernier contrepet encore plus trouculent : nous n'avons qu'à le mettre dans la bouche de Rimbaud qui dit à son ami : « Mouche-toi, Verlaine. » En plus du contrepet, nous gagnons en prime un juteux calembour. Allez-y, à vous maintenant...
Deux phrases en une, donc. Le contrepet peut toucher deux consonnes initiales comme on vient de voir, mais il peut aussi se faire avec des voyelles, des consonnes intérieures, des syllabes, parfois même des mots entiers. Débusquer la phrase cachée devient alors un vrai sport.
Pour faire le tour de tous les contrepets possibles, afin de bien initier les profanes... il vaut mieux faire appel aux poètes, car plusieurs sont des experts en la matière.
Voyons d'abord le contrepet bâtard. D'emblée, c'est Victor Hugo qui va nous fournir un exemple, et des plus célèbres par-dessus le marché, mais un exemple qu'on ne donne jamais comme contrepet. Écoutez ceci :
Le calembour, c'est la fiente de l'esprit qui vole.
Ah ! Ah ! Qu'entendez-vous ici ? Une histoire de calembour... sûr ? Et si l'on prend le i de fiente et qu'on le transporte dans le dernier mot, n'obtient-on pas plutôt une tentative de contrepet ? On y voit le calembour devenir un succube fondant sur le poète... Ce contrepet où il manque un élément, où il n'y a pas de permutation, c'est le contrepet bâtard ou bancal. Vous le voyez, aucun son du dernier mot ne vient remplacer le i de fiente. Le plus connu des bâtards est sans doute :
Il faut mettre la vierge en terre.
Lui fait concurrence Le tout de mon cru, titre d'un recueil de contrepets de Jacques Antel, paru chez Pauvert en 1975.
Le contrepet bâtard n'est donc pas un contrepet. Une tentative plutôt, sinon un échec. Vous n'en trouverez pas sur langueauchat.com le site qui vous nettoie la langue ! Revenons maintenant au contrepet le plus habituel, celui où deux consonnes initiales permutent. Demandons de nouveau l'aide de Victor Hugo :
Viens dans les prés, le gai printemps
Fait frissonner les vastes chênes
Ouais. Vous avez déjà vu « frissonner » un « vaste » chêne, vous ? On attendrait bien plutôt les « chastes veines » . On voit le poète faisant passer sa pitoune par-dessus la clôture et ne voulant pas trop l'effaroucher. Banal en somme, mais régulier. Un contrepet classique où les consonnes initiales changent de place.
Pour nous familiariser avec la permutation des consonnes initiales, voyons encore deux exemples. L'un de Musset d'abord :
Dans tout ce que je fais, j'ai la triple vertu
D'être à la fois trop court, trop long et décousu.
On voit nettement ici le c de court et le l de long lorgner chacun la place de l'autre. C'est ce même Musset qui a écrit ailleurs, « Le monde, c'est la France, La France, c'est Paris, et Paris c'est nous ! » Un peu court en effet et quelque peu nombriliste. L'auteur de Gamiani aurait pu se forcer. Merci tout de même. Notez en passant que le contrepet qui n'est pas cochon n'a rien de bien drôle.
Est-ce que monsieur de Lamartine veut bien nous montrer ce qu'il sait faire ?
Quand le nocher battu par les flots irrités
Voit son fragile esquif menacé du naufrage
Il tourne ses regards aux bords qu'il a quittés
Et regrette trop tard les loisirs du rivage.
Re-ouais. Ici, les choses s'améliorent. On voit quels genre de bords il a quittés et à quoi riment (c'est le cas de le dire) les « loisirs du rivage ». La permutation de consonnes initiales, c'est la plus facile, vous l'avez saisi.
Bon. Laissons là Malartine et revenons à Vigtor Huco pour voir la permutation mettant en jeu un peu plus que les consonnes initiales. L'ancêtre va du coup nous donner un sage conseil :
Faisons un pas de plus dans ces choses profondes,
Homme, tu veux, tu fais, tu construis et tu fondes.
Vraiment, vous avez déjà fait, vous, un pas dans des choses, et profondes en plus ? Allons, allons, il est clair que le poète n'ose parler franchement. Il faut prendre ici le ch de choses et aller le mettre à la place du p de pas. Dès lors, la phrase a du sens et tout se tient. On comprend où grand-père veut en venir.
Soit dit en passant, le vocabulaire érotique évolue avec le temps et les moeurs. Le chat, au lieu de chatte, ne s'emploie plus guère aujourd'hui qu'en poésie... et encore. Aussi certains contrepets font un peu vieillot, tout comme le suivant de Théophile Gautier, qui nous décrit le farniente des Flamands :
...au centre
D'un brouillard de tabac, les deux mains sur le ventre
Suivre une idée en l'air, dormir ou digérer,
Image de la paresse, en effet. Et bien plus encore si l'on prend le br de brouillard et qu'on le permute avec le t de tabac. Ici également, il faut noter que baba, tout comme chat, n'est plus guère en usage... mais l'image ne manque pas d'un certain charme folklorique... Vous l'avez remarqué, le contrepet est uniquement affaire de sons. Le br tout comme le ch précédent sont considérés comme une seule consonne, comme un seul son.
Tant qu'on s'en tient aux consonnes initiales, le contrepet se découvre assez facilement. Mais s'il faut permuter un son au début d'un mot et un son à l'intérieur d'un mot, la recherche se complique. Voyons deux admirables vers où Racine lui-même a tendu à Phèdre le plus malicieux des pièges :
Des victimes moi-même à toute heure entourée,
Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée...
Donnez-vous la peine de chercher un peu... Dans leurs flancs... Flancs ne vous fait pas penser à un petit mot légèrement osé ?... Et dans le mot égarée, vous ne voyez pas un beau g ? qui pourrait venir remplacer le f de flancs... En passant, notez que le contrepet en poésie est un art, car il ne doit jamais altérer la rime. Oui, elle a vraiment la raison égarée, la pauvre Phèdre...
Un contrepet peut se faire avec des consonnes, comme on vient de le voir, mais aussi avec des voyelles. Les anciens Grecs, vous vous en souvenez, faisaient des consonnes des sons mâles, et des voyelles, des sons femelles. Évidemment, comme on peut s'y attendre, avec les sons femelles, les choses deviennent compliquées à souhait. Les voyelles à permuter peuvent être placées au début des mots, mais généralement elles s'y dissimulent dans le corps même. Voyons un exemple, de Racine aussi, puisque nous y sommes, où Bazajet nous fait voir l'oeuvre de Soliman :
Du Danube asservi les rives désolées;
De l'empire persan les bornes reculées;
Figure hardie, avouons-le ! Racine assimile ici l'empire persan à quelque géant qui retrouverait sa force et son intégrité grâce aux bons soins de Soliman. Mais oui, vous voyez bien... Le o de bornes et le u de reculées rêvent de changer de place... Des esprits chagrins, des rabat-joie nous diront que le mot « burne » n'existait pas au temps de Racine et que ça fout le contrepet par terre. À ceux-là, nous rétorquons que le poète est avant tout un visionnaire, et qu'en plus le contrepet ici non seulement n'altère pas la rime mais au contraire, l'enrichit, ce qui suffit à prouver qu'il est bien volontaire. Voilà !
Recourons encore à Victor Hugo pour une autre illustration de contrepet à base de sons femelles. Ce poète fécond a toujours été le premier à reconnaître son propre génie et il considérait les dieux un peu comme ses petits frères. Cela explique le ton de familiarité bon enfant qu'on décèle ici :
Un jour Ali passait : les têtes les plus hautes
Se courbaient au niveau des pieds de ses arnautes;
Vous voyez la permutation ? Cherchez des voyelles, et dans les quatre premiers mots... Attention à ne pas vous faire éclabousser ! On peut aussi faire permuter des sons mâles à l'intérieur des mots. Hugo, qui n'en finit plus de contrepéter, se propose encore de nous illustrer la chose :
Cet abîme où frissonne un tremblement farouche,
Que je ne fais plus même envoler une mouche !
Quelle espièglerie chez le bon Victor ! Dire que des générations de rosières ont récité ces vers ! Cet abîme, cet abîme... Regardez-y de près... Le m et le t ont bien envie de jouer à la chaise musicale... Et ça devient vraiment loufoque. Relisez en permutant... Qui osera soutenir encore que Hugo n'avait pas le sens de l'humour ?
Signalons un cas assez désopilant. Il arrive que le contrepet se situe à l'intérieur d'un seul mot. Très embêtant ! Il faudrait nous le dire avant. Mais parfois cela saute aux yeux, comme dans cet exemple d'Apollinaire où il est question de flamberges :
La première est toute d'argent
Et son nom tremblant c'est Pâline
Le cas suivant, du même genre, n'est cependant pas aussi évident et la chose est sans doute voulue :
Tandis qu'un rire doux redresse la moustache,
Le duc CÉSAR en grand costume se détache,
C'est du Verlaine... Il brosse pour nous le portrait de César Borgia. Hem, on peut se demander de quelle moustache il est question... surtout si l'on permute les deux consonnes du deuxième mot du deuxième vers... Il s'amuse Verlaine... Quelques vers plus loin, il remet ça, avec des consonnes intérieures, voyez :
Les yeux noirs... vont contrastant...
Avec la pâleur mate et belle du visage
Ici, matte et belle devient virile et stupide. Vous aviez remarqué en lisant, fatalement. Le contrepet peut naître aussi de l'échange de syllabes complètes, voire de mots entiers. Parfois même un mot va prendre la place d'une syllabe dans un autre mot, comme dans ce vers d'Apollinaire :
Tu m'as montré ces trous sanglants
Dans la poésie libre, il n'y a pas de rime à respecter... Lamartine ci-dessous s'essaie à ce genre inhabituel en présumant du sexe des anges :
Jadis les fils de l'homme aux saints concerts des anges
Ne mêlaient-ils pas leurs accents ?
Deux syllabes de mots différents peuvent changer de place comme dans ces vers de Leconte de Lisle,
Les cascades, en un brouillard de pierreries,
Versant du haut des rocs leur neige en éventail
La neige ici, c'est de l'écume, évidemment... Les oreilles habituées savent ce que neige va devenir... Il suffit d'aller chercher vers... le début... Notez dans ces vers les deux images, l'une apparente et l'autre cachée, qui rivalisent de puissance évocatrice...
Disons un mot enfin du contrepet à tiroirs. Ce n'est pas vraiment un contrepet, plutôt de la fantaisie pure. Vous prenez une phrase, vous la lancez en l'air et vous écoutez les sons retomber dans votre oreille dans un nouvel ordre charmant. Et vous trouvez une autre phrase. L'exemple classique qui me vient à l'esprit, c'est :
L'aspirant habite Javel
qui donne après chamboulement :
J'avais la bite en spirale.
Tous les sons de la première phrase sont dans la deuxième ! Écoutez maintenant Verlaine qui va nous montrer ici à quel point il peut faire ce qu'il veut avec les mots. Lisez bien les trois premiers vers ci-dessous. Ils suffisent à vous convaincre que ce qui suit sera foutrement polisson. Et de fait..., mais il faut savoir lire entre les mots ! On sent dès la première lecture dans quelle direction il faudra chercher.
C'est l'instant, Messieurs, ou jamais,
D'être audacieux, et je mets
Mes deux mains partout désormais !
Le chevalier Atys qui gratte
Sa guitare, à Chloris l'ingrate,
Lance une oeillade scélérate.
Le cinquième vers, vous vous en doutez, comporte un sens caché. Cherchez si vous avez le temps... Je vous donnerai la solution de toute façon.
Voilà ! Nous avons fait le tour de presque toutes les formes de contrepets possibles. Il y en a encore quelques-unes, mais dans un premier temps, cela suffit. J'aimerais tout de même, en achevant ce tour d'horizon, signaler qu'il ne faut pas tomber dans l'obsession et voir des contrepets où il n'y en a pas. Ainsi dans ce vers bien connu de Victor Hugo :
C'est l'essaim des Djinns qui passe
pour qu'il y ait contrepet, il faudrait lire paze et non passe. Ce serait fort joli, j'en conviens, mais la contrepèterie a ses lois : la phrase cachée doit contenir tous les sons de la phrase apparente et rien d'autre.
Bon. Pour finir cette introduction en beauté, je vous laisse découvrir le dernier. Il est de Rimbaud et tiré du Bateau ivre :
J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies
Sources et solutions
Introduction aux
BOURDES INSOLENTES
Les bourdes insolentes sont des contrepets qui pourraient, qui peuvent se produire dans la vie de tous les jours. Autrement dit, des gaffes vraisemblables, que nous risquons de commettre parce qu'elles n'ont rien de forcé. On sait à quel point les contrepéteurs doivent parfois torturer les phrases pour leur faire dire des mots cochons. Dans les bourdes insolentes, rien de tel, tout coule de source.
Un exemple valant douze paragraphes, allons-y avec le suivant :
Imaginons un concours, de préférence dans le milieu de l'entreprise. La firme Suonzencor est chargée de dénicher les cadres les plus performants de la dernière année. Chaque entreprise présente des candidats, qui doivent remplir des questionnaires, subir des examens, etc. Tout ça prend du temps. Puis finalement arrive la cérémonie de remise des prix après banquet dans un grand hôtel de la métropole. Tout le gratin des affaires est présent.
Après avoir décerné les prix aux finalistes, dans la salle soudain silencieuse, l'animateur de service nomme le grand gagnant, l'invite à monter sur la scène et lui déclare alors :
« Vous méritez une superbe claque pour vous être placé au premier rang ! »
Ah ! Ah ! Évidemment, ce n'est pas tout à fait ce qu'il devait dire. Où notre animateur a-t-il gaffé, où la fourche lui a-t-elle langué ? C'est à vous de le trouver. Voilà ce que sont les bourdes insolentes. C'est très simple et vous avez tout compris.
Éncore un mot.
Dans une bourde, c'est la solution du contrepet que l'on donne en premier. Il faut chercher ce que la phrase aurait dû être. Autrement, ce ne serait pas drôle. Si vous n'aimez pas rire, si cela vous blesse aux commissures, vous irez lire les solutions en premier et tâcherez de découvrir comment en faire de belles bourdes. C'est là un exercice des plus fortifiant pour les intellectuels.
Signalons enfin que les bourdes insolentes n'ayant rien de cochon, vous pouvez les dire au cours des repas, devant vos invités, vos enfants, votre belle-mère, le curé de la paroisse et son bedeau.
Amusez-vous bien !
Vive la vie et que la mort crève !
P.-S. Si vous voulez savoir comment m'est venu le goût des contrepets ainsi que l'envie d'en composer, allez lire Prenons les choses en riant dans la rubrique Réflexions sous le bouton Histoires. Transfert express.
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